...Sentier Xavier Thiriat

 


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L'ouverture par le Club Vosgien de Vagney et par l'association des Amis de la Vallée de Cleurie du sentier Xavier Thiriat répondait au souci d'honorer cet homme, écrivain vosgien du XIXème siècle né dans la vallée de Cleurie, et d'immortaliser le célèbre récit qu'il fit dans son "Journal d'un Solitaire" du voyage qu'il entreprit le 23 août 1857 sur la montagne de Chèvre Roche.

Xavier Thiriat est né le jour de Noël 1835 dans la ferme de Pré Tonnerre, dont les ruines sont aujourd'hui enfouies dans les broussailles qui entourent le remblai des carrières de Plaine Cleurie. Il aurait dû, comme ses parents, ses frères et ses soeurs, vouer sa vie à l'agriculture ou s'adonner à un métier d'artisan rural. Mais, à l'âge de dix ans, il fut frappé par la maladie à la suite d'un acte de dévouement et devint paralysé des membres inférieurs, condamné à ramper sur les mains et sur les genoux.

Sa jeunesse ne fut pas heureuse. Privé des joies des jeunes gens de son âge, il se laissa souvent aller au désespoir et à la mélancolie, ne trouvant aucune issue à la pitoyable situation que le destin lui avait réservée.

Xavier Thiriat surmonta son désespoir et sa solitude par l'étude et l'écriture. On peut se faire une idée de l'étendue de ses connaissances en lisant ses ouvrages, "La Vallée de Cleurie", publié en 1869 et "Gérardmer et ses environs", paru en 1882. Mais on imagine mal les efforts et les privations que cet homme, perclus des jambes et sans argent, a dû consentir pour parvenir à ce niveau de science.

Dans le "Journal d'un Solitaire" (1868), qui connut sept éditions et fut couronné en 1884 par l'Académie Française, Xavier Thiriat nous révèle les tourments de son âme, sa solitude et sa souffrance, sa mélancolie et ses rêveries, le desespoir d'une vie devenue vaine. C'est dans cet ouvrage qu'il nous livre le récit du voyage à Chèvre Roche.

Une promenade dominicale à Chèvre Roche, quoi de plus banal pour les jeunes gens qui demeuraient autrefois sur le coteau de Plaine Cleurie ! Ce fut pourtant pour Xavier Thiriat un événement extraordinaire qui le combla de joie, le sortit de sa mélancolie quotidienne, lui fit découvrir d'autres horizons, d'autres gens, lui dont le handicap limitait les déplacements aux abords de la ferme familiale. "J'avais depuis longtemps l'intention d'aller revoir le plateau de Chèvre Roche pour jouir du plaisir d'un magnifique point de vue... ces rochers où jadis j'aimais à grimper, ces gazons où nous dansions en rond, où nous sautions avec tant de plaisir. Les lieux où l'on a joui de la liberté avec tant de charme sont si chers au coeur quand on a perdu ce bien, le plus grand dont l'homme puisse jouir."

Clic sur Photo = AgrandissementLe départ du sentier Xavier Thiriat a été fixé à Julienrupt, sur l'esplanade de l'ancienne gare de Plaine Cleurie, en bordure du CD 417.

Ce site porte, en effet, le souvenir du tramway qui, de 1900 à 1935, reliait Remiremont à Gérardmer. Plaine Cleurie était une station qui desservait les fermes environnantes, mais était également fréquentée par les habitants du coteau de Cleurie. La gare de Plaine Cleurie présentait aussi une importance particulière pour l'industrie du pavé. Un transporteur aérien, long de 600 mètres, avait été mis en place vers 1906 pour relier par câble les carrières de Plaine Cleurie à la gare du tramway. Ce transporteur était mu par un système de contrepoids, les bennes pleines faisant remonter les bennes vides. Le tramway acheminait les pavés jusqu'à la gare de Remiremont où, après transbordement, ils étaient expédiés au loin pour le pavage des rues des villes. En 1935, le tramway fut remplacé par un service de car, Plaine Cleurie demeurant une halte sur la ligne Epinal/Remiremont/Gérardmer/Colmar.

Clic sur Photo = AgrandissementSur l'esplanade de l'ancienne gare de Plaine Cleurie a été érigée en 1988 une stèle en hommage aux soldats américains de la 3ème Division d'Infanterie qui, en septembre et octobre 1944, ont livré un combat acharné sur le coteau de Chèvre Roche pour libérer la basse vallée de Cleurie. Les troupes américaines, venant de Remiremont, se sont avancées en direction de Gérardmer. Mais, parvenues à l'entrée de la vallée de Cleurie, elles rencontrèrent à Purifaing et à Plaine Cleurie une vive résistance et subirent de lourdes pertes. Elles atteignirent Julienrupt et La Forge le 8 octobre 1944. Les habitants de la basse vallée de Cleurie ont voulu manifester leur reconnaissance en érigeant cette stèle, signe de l'amitié indéfectible entre la France et les Etats Unis. Mais les drapeaux américains et français fixés sur les mâts ont été régulièrement enlevés par des amateurs de souvenirs. On dût renoncer à les remplacer.

Clic sur Photo = AgrandissementAvant l'ouverture des carrières de granit liée à l'essor de l'industrie du pavé, le coteau de Chèvre Roche était parsemé de fermes, Plaine, l'Omet, Plate Pierre, Xatis Amet...entourées de leurs prés et de leurs champs. La ferme du Pré Tonnerre, dans laquelle Xavier Thiriat a vécu sa jeunesse, était l'une d'elles. En 1880, Jean Baptiste Thiriat, son frère, la vendit à la Société des Granits et s'en alla s'établir en Algérie. La ferme fut alors transformée pour servir au logement des carriers. Mais le déclin de l'industrie du pavé amena la ruine de cette bâtisse, désormais envahie par les buissons.

Le promeneur découvre les ruines de la ferme du Pré Tonnerre dissimulées dans le taillis qui précèdent immédiatement son entrée dans le remblai des carrières.

Clic sur Photo = AgrandissementL'importance de l'industrie du pavé à la fin du XIXème siècle est attestée par les immenses trous de carrières dans la montagne et par l'incommensurable remblai de débris de pierres qui subsistent dans le coteau de Plaine Cleurie.

Il faut cependant imaginer sur ce site des baraques en grand nombre, des montagnes de pavés de toutes sortes, des centaines d'hommes frappant la pierre, poussant les wagonnets sur leurs rails, conduisant les attelages. Les carrières étaient, en effet, exploitées par des sociétés industrielles qui employaient un grand nombre d'ouvriers, jusque trois cents dans les carrières de Plaine Cleurie. Et sur la montagne de Chèvre Roche, on comptait une cinquantaine de carrières en activité, certes d'importance très inégale.

Clic sur Photo = AgrandissementDans les environs, des baraques en planches avaient été construites pour loger les ouvriers, pour abriter les boeufs et les chevaux, pour servir de forge ou de cantine. Ainsi, lorsqu'après avoir grimpé le chemin suspendu dans les carrières et avoir rejoint une voie carrossable, on découvre les bâtiments de la colonie de Revin, construits à l'emplacement d'un de ces baraquements.

Clic sur Photo = AgrandissementDe même, le chemin suspendu au dessus des carrières de Plaine Cleurie donne une idée du volume considérable de pierres qui ont été tirées de la montagne. Les sociétés d'exploitation ont réalisé des aménagements gigantesques, comme ces trois tunnels percés sous ce chemin afin de relier les carrières d'où était extraite la pierre à la plate forme sur laquelle elle était transformée en pavés et évacuée.

Les entreprises de travaux publics, en prélevant des remblais de carrières pour la construction des routes, modifient progressivement l'aspect que présentait ce site au début de ce siècle, mais les vestiges sont encore suffisamment impressionnants pour laisser entrevoir l'impact considérable qu'a exercé l'industrie du pavé sur la vie des habitants de la vallée de Cleurie.

Clic sur Photo = AgrandissementXavier Thiriat fut donc hissé sur sa petite voiture à bras et trois de ses frères se chargèrent de la conduire. Le charme des sous-bois et le chant des oiseaux incitaient à la poésie, mais ces élans furent vite contrariés par les cahots du chemin et les rires de l'attelage.

Bientôt, en débouchant de la sombre forêt, ce fut l'émerveillement à la vue subite du vaste panorama. "Vagney était à nos pieds et l'aspect de cette belle vallée de la Moselotte et des montagnes étagées qui s'échelonnent jusqu'aux confins de l'horizon me tenait immobile d'admiration."

Clic sur Photo = AgrandissementParvenu au sommet de la montagne, son ravissement fut à son comble. "J'étais ébloui de la splendeur du spectacle des montagnes et de l'éclat de la vallée qui s'étendait à mes pieds. Jamais, je n'avais vu un soleil aussi puissant éclairer une plus belle et plus riche nature."

La "lunette" que Xavier avait emportée fit merveille. Chacun voulait nommer les ballons, les montagnes, les villages, les hameaux et les fermes isolées. "J'allais partout, écrit Xavier Thiriat, à Dommartin, dans toutes les ondulations des collines, par toute la plaine qu'arrose la Moselotte, à Saint Amé, à Vagney et jusqu'à Thiéfosse dont le clocher apparaît dans le lointain. Je volais sur les cimes les plus élevées de nos montagnes... En me tournant vers le nord, je me promenais sur les hauteurs du Tholy, de Champdray, de Liézey... et au nord-ouest sur le Haut de Cleurie, dans les bois du Fossard jusqu'au Saint Mont qui nous voilait Remiremont."Clic sur Photo = Agrandissement

Et, se penchant sur son sort de cul-de-jatte, il s'écria: "Oh ! que de regrets j'éprouvais dans ce voyage à vol d'oiseau, regrets pour le passé qui m'a laissé ignorer tant de beautés, regrets pour l'avenir qui, sans doute, ne me permettra jamais de gravir une seule de ces montagnes, de fouler un sol si pittoresque et d'étudier tant de curiosités naturelles, ouvertes à tous, cachées pour moi !"

Le voyage à Chèvre Roche, ce fut aussi la rencontre d'une foule de personnages que Xavier Thiriat décrit avec humour et tendresse, quelquefois de manière un peu acerbe, la gentillesse de Joson Gigant, qui leur offrit les fruits de son poirier, la naïveté d'une paysanne, qui vint le consulter pour un mal à un doigt du pied, le triste sort d'une pauvre fille séduite ou la misère d'une autre fille aussi difforme de corps que d'esprit. "Je me disais que, tout malheureux que je suis, je ne voudrais pas échanger mon sort contre le sien."

Clic sur Photo = AgrandissementLa butte de Chèvre Roche était, en effet, loin d'être un lieu désert. On y conduisait des troupeaux de vaches, de chèvres et de moutons. On y venait chercher dans des sacs la pierre de grés que l'on employait pilée ou en morceaux pour récurer les ustensiles de ménage ou de laiterie. On y venait aussi s'y promener le dimanche pour jouir de l'exceptionnel panorama qu'offre cette montagne magnifique.

Clic sur Photo = AgrandissementComme les autres hauteurs de la Vallée de Cleurie, la montagne de Chèvre Roche est recouverte par une calotte de grés vosgien. Autrefois, les habitants des environs ont ouvert des carrières dans ce banc de roches pour en tirer les pierres de taille de leurs habitations, linteaux, pieds-droits, encadrement de porte et de fenêtre, chaîne d'angle, marches d'escalier, bassins...

Il y avait, au XIXème siècle, plusieurs fermes à proximité de la butte de Chèvre Roche. Parmi celles ci, le Petit Faing, ascensé au début du XVIIIème siècle à un ancien militaire qui y aurait bâti sa maison. Clic sur Photo = Agrandissement La maison de Bénicôte appartenait à Léon Jacquot, le père de l'abbé Louis Jacquot, qui est missionnaire au Caire en Egypte. Le 5 octobre 1944, lors des combats de la Libération, les allemands qui occupaient la ferme vinrent à la cave où s'était réfugiée la famille Jacquot. Ils lui enjoignirent de détacher les bêtes à l'écurie et de s'enfuir. Puis, ils mirent le feu à la maison avant de se replier. La famille Jacquot se logea tant bien que mal dans un petit hangar qui avait été épargné par les flammes. Seuls quelques objets qui se trouvaient à la cave ont pu être sauvés, des casseroles, de la vaisselle, des couvertures... Le bétail fut retrouvé errant dans les prés du Haut des Charmes.

Clic sur Photo = AgrandissementAu carrefour des chemins qui conduisent au Haut des Charmes, au Vain Pré et à Chèvre Roche, se dresse une croix de chemin d'une particulière beauté. Elle est datée de 1807 et porte au bas du fût le nom de ceux qui l'ont érigée :"Bastien Berquant et Claude Demange". On raconte que cette croix aurait été cachée, dans les années 1830, dans la cave de la ferme de Bénicôte par crainte du retour d'une persécution religieuse.

Devant l'afflux des promeneurs à la belle saison sur les hauteurs de Chèvre Roche, Marcel Thiriet, le gendre de Léon Jacquot, ouvrit un café dans sa ferme reconstruite. Ainsi, après une excursion revivifiante, ceux ci pouvaient goûter aux charmes d'une halte rafraîchissante dans un cadre hospitalier.

Xavier relate, tant dans "La Vallée de Cleurie" que dans son "Journal d'un Solitaire", l'antique tradition des feux de Saint Jean. S'il ne désigne pas les lieux où ces feux étaient allumés, tout incline à penser que Chèvre Roche était un de ceux là : "Le dimanche qui suit le 24 juin, un peu avant le coucher du soleil, toute la jeunesse d'une même localité se réunissait sur un point de la montagne. On allumait un grand feu de joie qu'on alimentait au moyen des genévriers, des genets, des bruyères et des sapins du voisinage et on disposait les troupeaux tout autour. C'était un curieux spectacle que ces myriades de feux, allumés de distance en distance sur le penchant et au sommet des montagnes... On acclamait par de frénétiques "Tiou Hhihhie" ces pyramides de flammes et ces ondoyantes et blanches fumées de genévriers... Ces expressions de joie duraient tant que le bûcher flamboyait... Ensuite les danses commençaient... Il était nuit depuis quelques temps quand on se séparait pour ramener les troupeaux à leurs étables."

Xavier sur sa charrette, ses frères et ses amis quittèrent Chèvre Roche salués par une procession de bêtes et de gens. Le retour par La Bise s'annonçait périlleux, car le chemin pentu était souvent raviné par les pluies et les orages.

Après un bref trajet paisible, vint la descente tant redoutée : "Ce fut une torture d'un quart d'heure impossible à décrire. Notre route était en pente abrupte, ravinée affreusement et semée de gros cailloux. Il fallut s'arrêter de temps en temps pour rajuster les pièces de la voiture qui menaçaient de rester en arrière. Toutefois, ce fut au milieu des éclats de rire, heureuse jeunesse, qu'on atteignit la limite de la forêt où nous trouvâmes un sol moins raboteux."

Clic sur Photo = AgrandissementAprès une halte aux Mezés, où, malgré la venue de la nuit, on s'extasia encore en regardant dans la longue vue, la joyeuse troupe regagna le Pré Tonnerre.

Ce voyage à Chèvre Roche fut, selon l'expression de Xavier Thiriat "une distraction énergique qui m'a fait sortir de moi même." Sortir du quotidien, s'enivrer de la poésie de la nature, se rassasier de la splendeur de points de vue magnifiques, goûter l'agréable compagnie d'autres promeneurs, tel est l'offre du sentier Xavier Thiriat. Invitation qui s'adresse tant aux gens de passage dans notre riante vallée qu'aux habitants du pays qui ne cessent d'y contempler les reflets de chaque saison.